Deux mois déjà que je n'étais pas venue par ici. Il  faut dire qu'en lisant de trop jolis blogs, il est difficile d'oser s'y remettre. Mais après tout, on ne fait pas la course. L'histoire d'une rencontre, au hasard de la vie, racontée cette semaine par Patoumi m'a donné envie de vous en faire partager une autre.  

Le décor : un soir de novembre, 19h28, un dîner d'anniversaire à 20h, 0 cadeau. Me glissant avec hâte sous le rideau de fer d'une librairie de quartier, je me relève face à la fin d'une séance de dédicace, les clients sont partis, reste l'auteur et ses proches. Je n'essaie même pas de distinguer la star-d'un-soir de la foule, peu importe, c'est sûrement un trentenaire qui griffonne sur un moleskine une histoire qui ne se lit qu'avec des ray ban.  Je suis pressée.


Mon regard s'égard tout de même sur les tables, le charme des après-midi sans fin, l'odeur du café et l'énigme du retour. L'homme qui se tient en face de moi est donc Dany Laferrière. Un écrivain haïtien dont on a beaucoup entendu parler, notamment lorsqu'il a reçu le prix Médicis mais dont je n'ai rien lu. On me tend une coupe de mousseux. Je ne suis plus pressée. 

 


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Ma rencontre avec Dany Laferrière c'est donc avant tout une rencontre avec l'homme. Un grand monsieur qui n'a pas besoin d'avoir une mèche qui tombe sur le visage ou de prendre des airs torturés pour dégager une présence d'écrivain. Il nous raconte au présent la façon dont sa tante décédée annotait ses manuscrits en précisant les conditions de lecture. 15:30 dans le bus. Il convoque immédiatement la scène devant nos yeux. L'écrivain est aussi orateur. On me demande ce que je fais là. J'avoue, je trinque par erreur et n'ai même pas assisté au discours prononcé quelques minutes plus tôt. Ca n'a pas d'importance, je raconte le blog, on parle cuisine. Dany Laferrière nous parle alors la place prépondérante, dans ses romans, de la nourriture ou de son absence. 


Quelques heures plus tard, la rencontre avec la plume. Je découvre un poème qui se lit comme un roman (ou bien est-ce l'inverse ?). Des vers qui tremblent et qui chuchotent, en évoquant Alcool. On a le pied qui tangue, non pas comme en descendant la vallée du Rhin, mais en voguant sur les ferrys bondés d'Haïti. En fond sonore, les klaxon se mêlent aux cris des vendeurs ambulants. On se fraye un chemin à travers la foule, en suivant quelques nuques indolentes.


Mais retour à la réalité, la faim nous taraude, celle que seuls certains connaissent et qui est innommable, même pour l'écrivain de retour. 

 

"Pour écrire un roman, j'explique à mon neuveu

avec un sourire en coin

qu'il faut surtout de bonnes fesses

car c'est un métier

comme celui de couturière où l'on reste assis longtemps.

Et qui exige aussi des talents de bonne cuisinière.

Prenez une grande chaudière d'eau bouillante

où vous jetez quelques légumes et un morceau de viande saignante.

On ajoutera plus tard le sel et les épices

avant de baisser le feu.

Tous les goûts finissent par se fondre en un seul. 

Le lecteur peut passer à table."

 

Dany Laferrière, L'énigme du retour, copyright, Grasset, 2009